LES YEUX FERMÉS

« La vue est le sens de la lumière, de l’espace de la plasticité ; la vue est l’immensité, elle permet de voir ce qui existe et ce qui n’existe pas. » Antoni Gaudí

Nous vivons les yeux fermés. Nous refusons de voir la réalité, en entier. Nous ne le pouvons pas. Nous ne sommes pas préparés à cela. Nous acceptons une certaine réalité, celle qui nous arrange, celle qui nous convient. La nôtre. Car elle n’est pas la même pour tous. Et des autres, nous ne captons que quelques fragments. Mais comment en serait-il être autrement ? Nous sommes abreuvés d’images, de messages assourdissants perturbant notre perception du monde. Nos cerveaux sont lavés, lobotomisés.
Trop jeunes. Trop tôt. Trop.
Je me souviens de cette femme excédée par ses enfants. Je me souviens d’elle racontant ses dîners, en famille, devant le poste de télévision. Ses deux fils, de 3 et 7 ans, dont les bavardages incessants entravaient son visionnage des ‘actualités’ délivrées par TF1. Je me souviens avoir été choquée par deux choses. L’abandon de ces enfants, livrés sans filtre, ni explication, à la violence de l’écran. Et l’annihilation d’un repère familial primaire : le repas, point central d’échanges et de partages.
À cette époque, je n’étais pas encore mère. Mais ces réflexions m’ont accompagnées longtemps et me suivent encore aujourd’hui.
À peine sevrés et déjà lâchés dans une jungle médiatique au contenu prémâché, nous subissons ces agressions et fermons instinctivement tout réceptacle sensoriel. Nous nous calfeutrons dans une bulle étanche à tout être différent et à toute émotion forte. Biberonnés à coup d’émissions abrutissantes, nous appréhendons la vie à la manière d’un film de série B, nous attendrissant devant des petits chats mignons, mais occultant d’autres univers, lesquels, eux, sont bien réels.
Le monde virtuel participe clairement à cette fragmentation de la réalité et à sa déformation. Il en est même le moteur : nous divisant, nous individualisant, nous robotisant.
Alors oui, nous pouvons fermer les yeux quelques instants, parce que hors de nos bulles, tout semble lourd et pesant. Il en va même de notre survie. Mais nous ne pouvons les fermer constamment. Nous devons les ouvrir et accepter d’autres réalités, étrangères à la nôtre. Car là est notre richesse.