MADEMOISELLE L. CHEZ LES NUDISTES

Je n’ai jamais été du genre prude ou pudibonde. Pudique, juste un poil, surtout lors de mon adolescence, période ô combien épanouissante corporellement parlant.

Au cours de mon quinzième été, mon amie d’enfance Emie m’avait invitée à passer quelques jours dans sa maison familiale nichée au creux des Landes. Chaque jour comportait son lot de rituels bien huilés : lever à midi, déjeuner en famille, farniente sur la plage, collation du soir, préparatifs pour sortie nocturne jusqu’au petit matin. Grandes vacances, joie et insouciance. Mais, comme toute organisation parfaitement rodée, celle-ci présenta ses parts d’imprévu. La mienne surgit un soir, lorsqu’Emie me proposa une excursion à la plage avec ses parents, suivie d’une pause déjeuner sur le voilier de leurs amis.

— Sur un voilier ? Top !
— Oui, oui, top… Mais avant, il faut quand même que je te parle d’un tout petit détail.
— Je t’écoute.
— Et bien, comment dire… Mes parents ne sont pas vraiment genre plage traditionnelle, tu vois ?
— Non pas vraiment…
— Tu connais leur côté écolo, proche de la nature ?
— Oui…
— Nature, naturel, naturellement… naturiste. Voilà, c’est simple : mes parents vont sur des plages naturistes.
— Naturistes ? (le petit détail, donc)
— Oui. Ou nudistes si tu préfères. On ne va pas pinailler sur ce point (non, ne pinaillons point). Bref, demain, plage naturiste !
— Plage naturiste.
— Ou nudiste…
— Ou nudiste.
—…
— Quand tu dis nudiste, tu entends par là qu’il n’y aura que des gens tout nus, sans maillot, paréo, short, robe, jupe, pull, gilet, tee-shirt… ?
— Ah, si, si, si, je t’arrête ! Il y a des tee-shirts. Parfois. Mais le maillot, pas souvent. En gros, c’est comme la plage tradi en inversé : tu peux garder le haut mais t’enlèves le bas. Bon, rassure-toi, aucune obligation non plus.
— Ah ?
— Oui, oui. On n’est pas obligé d’être totalement à poil. Si tu le sens pas, tu pourras rester en maillot, t’inquiètes !

M’inquiéter ? Pourquoi devais-je m’inquiéter ? J’étais totalement rassurée. Et heureuse d’apprendre, par la même occasion, que les parents de ma sœur, ma confidente, ma grande et merveilleuse amie que je connaissais depuis la maternelle, vivaient tout nus une bonne partie de l’année. Du moins en vacances. En tout cas pendant mes vacances.
Mais non, je ne m’inquiétais pas. Pas même une once de peur. J’assurai, j’assurerai et surtout, je ne me démonterai pas. Après tout, un corps nu était un corps nu et j’en avais déjà vu d’autres. Un peu. Enfin, quelques-uns. On ne va pas pinailler sur ce point non plus.

— D’accord, aucun problème, j’imagine. Enfin, je veux dire : super, youpi ! Et, top le voilier, hein !, bafouillai-je d’une voix dans laquelle je tentai d’insuffler un maximum d’assurance et de conviction.

La soirée et la nuit se passèrent sans encombres et sans bruit si ce n’est celui de ma pensée qui jouait à « coucou-caché-tout-nu » dans mon cerveau.
Me voilà moi, 15 ans, propulsée dans le monde fascinant de la chair décomplexée chaudement étalée sur la dune. Et surtout, me voilà moi, 15 ans, parée pour affronter les poils pubiens de la mère d’Emie et, oh mon dieu, le regard sarcastique du pénis de son père. Aucun malaise, j’allais assurer : je ne jetterai pas un œil, pas même l’ombre d’un cil sur cette verge, ce ne serait pas plus compliqué que cela.

Le lendemain comme prévu, Emie, ses parents, son petit frère, ma curiosité et moi-même nous dirigeâmes vers ladite plage. Pas d’angoisse particulière, juste une farandole de pensées qui poursuivaient leur jeu absurde dans mon esprit…
Si Emie et sa famille étaient naturistes, partaient-ils en vacances aussi dans des camps avec d’autres gens tout nus ? Et si oui, faisaient-ils tout, tout nus : les repas, les courses, le vélo (aïe ?), les pauses télé (« Chérie, sais-tu où se trouve la télécommande ? » « Aucune idée. Peut-être t’es-tu assis dessus par inadvertance ? »), les soirées dansantes (slow, danse des canards, chenille…) ?
Stop !
Je devais rester concentrée sur le thème de la journée « plage, soleil, voilier » et sur mon objectif que je me répétais en boucle depuis le début du trajet : surtout ne pas mater le pénis de son père, surtout ne pas mater le pénis de son père, surtout ne pas mater le pénis de son père, surtout ne pas… sauf que, oh mon dieu ! L’heure du dépoilage avait sonné. Assise sur ma serviette, je venais d’extirper ma robe lorsque je me retrouvai nez à nez avec le truc le plus énorme que j’avais vu dans ma courte existence. La concentration était à sa comble mais malgré tous mes efforts, je ne pus décrocher mon regard du pénis géant lequel, de son côté, me fixait avec son gros œil ahurissant. Et maintenant, le voilà qui se mettait à parler :

— Quelqu’un veut jouer au badminton ?

Parce qu’il savait jouer au badminton !

— Une partie ? On se fait un deux contre deux. Vous êtes partantes les filles ?

Et il s’adressait à moi ! En plus d’un œil, il était donc pourvu d’une bouche… Il était temps de revoir mes cours d’anatomie.

— Alors ?

Peut-être attendait-il une réponse de ma part ?

— Euh… Oui… Pourquoi pas ?

Après tout, l’expérience pouvait s’avérer intéressante. Direction bord de plage, raquettes à gland et pénis volant. Immergée d’emblée dans le burlesque de la situation, j’étais désormais prête à tout affronter, plus rien ne me faisait peur : j’étais devenue le Rambo des plages nudistes. Et oui, j’assurais grave. Si seulement…

Arriva l’heure du repas. Sur un voilier. Ce qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille, c’est que personne ne se rhabilla pour partir. Ceci dit, au point où j’en étais… Nous embarquâmes sur le zodiac du père d’Emie alias Pénis Géant et fûmes accueillis sur un 33 pieds par l’ami de ses parents, bras ouverts et bourses au vent. Forcément.
Le truc avec le naturisme, lorsque vous n’avez pas l’habitude, c’est que les plus petits gestes qui vous semblent anodins au quotidien peuvent se révéler de grands moments de solitude pour vous. Des corps nus étalés sur la plage ou dans l’eau, ça se fond dans le paysage finalement. Une partie de badminton, passe encore. Mais un repas….

Monsieur Tounu, propriétaire du voilier et ami de Pénis Géant, nous proposa un apéro.

— J’ai trouvé un petit rosé, vous m’en direz des nouvelles !

Questions – en écho à mes interrogations précédentes – :
1. Est-il parti acheter son rosé tout nu ?
2. Si oui, était-il à vélo ?
3. Dans ce cas, où avait-il rangé sa monnaie ? Vu qu’il n’avait pas de poche… Hummmm ?

La bouteille était fermée. Il fallait enlever le bouchon. Avec un tirebouchon. Et quand le bouchon est récalcitrant, que fait-on ? On tient la bouteille serrée entre ses cuisses. C’est ce que tenta Monsieur Tounu pile poil devant moi. Se dressa alors un tableau digne des plus grands peintres naturistes – s’il en est – : une verge agrémentée d’une paire de testicules, le tout délicatement posé sur la bouteille en question. Sensation fraîcheur assurée.

— Un petit verre ? (Mais pourquoi tous les pénis s’adressaient-ils à moi ? Était-ce une coalition ?)
— Euh, non merci, je vais rester à l’eau…

C’était plus sage… Pourtant, cela m’aurait peut-être aidé pour la suite du repas. D’autant qu’à ce moment débarqua Madame Tounu, que nous n’avions pas encore eu le plaisir de rencontrer. Bronzée façon crème brûlée oubliée, huilée à outrance, blonde décolorée sur le dessus et, cadeau Bonux, rose fluo petit cœur aux Bermudes.

— Mes chérrrrrrries ! Côment allez-vous ? déclama-t-elle en serrant  Emie et sa mère dans les bras. Emie, tou es soublime ! Et tou es venue avec oune amie ! Buenjour amie dé Emie ! ajouta-t-elle en écrasant sa poitrine suintante contre moi.

Non, rien, je ne dis rien, j’assurais toujours. De toute façon, j’avais le même sourire idiot collé sur le visage depuis la séquence dépoilage sur la plage ; le seul moyen pour moi de ne pas sombrer dans un fou rire incessant. Fou rire qui menaça toutefois de se déclencher au moment où Petit-Cœur s’attaqua au tranchage de la tomate-mozzarella dans un rythme effréné ponctué par le ballotement de ses protubérances mammaires. Ce qui m’amena à reconsidérer l’importance du port de soutien-gorge en toute circonstance…

Le repas continua et se termina de la même manière, assaisonné de quelques surprises, dont le fameux découpage de poulet sur duo de testicules tremblotants. Malgré la situation ubuesque, je me détendais au fur et à mesure et en arrivai à oublier la nudité ambiante.
Après tout, ce n’était qu’un formatage de mon esprit étriqué par des conventions vestimentaires qui s’imposaient à moi comme une norme. Après tout, cette nudité n’était qu’une normalité de plus parmi tant d’autres. Et après tout, je finis par penser qu’ils avaient raison : ce n’était pas leur pénis, leurs testicules ou leurs poils pubiens qu’ils exposaient aux yeux de tous, mais simplement leur liberté. Une liberté que je n’avais pas encore acquise du haut de mes 15 ans, mais que je comptais bien conquérir d’ici quelques temps.