PLACE DES VOSGES, MON AMOUR #1

Une vague de chaleur étouffante avait submergé les premières lueurs de ce mois d’août 2015. Je m’étais réfugiée dans l’appartement parisien de ma marraine, rue Charles V, à deux pas de l’église Saint-Paul. Non pour chercher la fraîcheur, mais l’inspiration du moment.

J’aimais cet instant de prémices où, passée la lourde porte en bois, je traversais la cour pavée, grimpais les 131 marches bancales et, parvenue au cinquième étage, tournais deux fois l’ancienne clé de laiton dans le verrou, puis poussais la porte, en ayant pris soin de la soulever légèrement à l’aide de mon pied droit afin de l’ouvrir. Là m’attendaient encore quelques escaliers capricieux à gravir. Et enfin, les portes du Paradis. Un lieu hors du temps, niché sous les toits. Un lieu empli de souvenirs imprégnés de brocantes, de photos vieillies de cent ans, de boites en fer empilées, de livres qui sentent bon les autres âges, de cartes de tarots, de manuels d’astrologie, de vinyles de Duke Ellington, d’Ella Fitzgerald et de Schubert réunis. Les tomettes lustrées du sol, le bois ciré de la charpente, les plantes dotées d’une âme et la table en bois sur laquelle je composais, note après note, sans jamais me lasser.

Mes journées étaient ponctuées de rites précis.
Le clocher de Saint-Paul me réveillait à huit heures. La plupart du temps, j’avais déjà ouvert les yeux, le soleil ayant chatouillé mes paupières depuis un moment. Mais je préférais rester enroulée dans mon drap, pensive, imaginative, attendant la sanction carillonnante. Alors, je descendais de la mezzanine rejoindre le lopin de cuisine dans lequel je préparais mon Earl Grey béni du matin. Je remplissais la bouilloire sifflante que je déposais sur le brûleur de gaz, puis versais l’eau chaude dans la théière de porcelaine, tartinais deux tranches de pain complet, déposais le tout sur un plateau, dont la peinture écaillée rejouait la scène troublante du Verrou de Fragonard, et m’installais à mon campement d’études. Là, j’ouvrais mon ordinateur et m’attelais à la tâche, sans m’arrêter, jusqu’à ce que le clocher sonne les douze coups du déjeuner. Je me levais, me lavais, m’habillais d’une simple robe en voile de coton, et redescendais me composer une salade tomates-concombres-avocat-saumon. Je déjeunais de nouveau devant mon ouvrage, travaillant sans relâche pendant encore près de cinq heures. Parfois, mon amie Maya m’envoyait un message, tentant de m’extirper à ma vie d’ermite, me proposant de partager un soupçon de réalité, mais je prenais rarement le temps de lui répondre. Maya ne s’en formalisait pas : elle me connaissait depuis nos quinze ans et s’était résignée à accepter mon goût prononcé pour la solitude.

Arrivé 17 heures, je rejoignais enfin le monde des vivants.
Je venais Place des Vosges observer les gens, croquer un bout de leur vie, voler un fragment de leur âme. Et chaque jour, le même banc m’attendait, à l’ombre des tilleuls de Crimée. Parsemé de tags aux multiples visages ; ponctué de chiures de pigeons constipés. Il ne pouvait en être autrement vu la consistance pâteuse et épaisse de leurs fientes. Un trou s’était formé à mes pieds, creusé par les milliers de passants qui s’y étaient assis, et, attendant l’heure des possibles – celle du rendez-vous avec l’aimé –, avaient gratté la terre, inexorablement. Peut-être le trou s’était-il juste creusé au fil des années à cause d’un pigeon hargneux ou d’une taupe égarée ou de je ne sais quelle bête étrange ? Toujours est-il que je posais les pieds dedans et imaginais un bassin empli d’une eau bullée et salée. Un délice pour mes orteils gonflés par ces heures de plein été. De là, je contemplais le lopin de verdure sur lequel s’allongeaient les amoureux. C’étaient eux, mes préférés. Dans ces moments, on oublie tout. Le monde n’existe pas. Et on s’embrasse, et on se murmure, et on s’affole, et on se perd l’un sur l’autre, l’un avec l’autre, l’un dans l’autre. Des rires étouffés. Des caresses retenues. Des « je t’aime » glanés. Des regards échaudés. Magie.

J’avais en horreur qu’on s’immisce dans mon monde, lequel, en l’occurrence, se limitait à mon banc. Juste ce banc. Ce n’était pas trop demander : un banc, dans une journée. Pourtant, si. Il arrivait que quelques effrontés osent poser leur séant près du mien. Et me parler. Car s’ils s’étaient contentés d’accompagner silencieusement mes pensées, perdus dans leur lecture ou autre divagation de leur esprit, cela m’aurait semblé supportable. Mais, je ne sais pour quelle raison, j’attirais un seul type de colocataire éphémère que j’avais baptisé le « dandy-puis-je-me-permettre » :
— Pardonnez-moi mademoiselle, mais puis-je me permettre de vous importuner afin de vous poser une question : seriez-vous poétesse ?
— Non.
— Souvent, les poétesses comme vous viennent puiser leur inspiration dans les parcs en s’imprégnant des promeneurs qu’ils contemplent, longuement, sans bouger, en toute discrétion. Comme vous, en ce moment. Enfin, si je puis me permettre… Je vous dérange peut-être ? Oui ? Voilà, je me tais. Je sais me faire tout petit. Regardez : en toute discrétion, comme vous. Chuuuuuut…, ajouta-t-il, en posant le doigt sur sa bouche.
— Pas de souci, répondis-je, en détournant les épaules.
— Pardon, mille excuses, mais puis-je me permettre de vous demander sur quel thème porte votre ouvrage ?
— Sur rien. Je n’écris pas.
— Souvent, les écrivaines comme vous aiment se ressourcer dans ces coins de nature, si rares de nos jours, si rares et si précieux dans notre environnement citadin hostile à l’homme. Le « feeeeeling », comme on aime le nommer. Pardonnez-moi encore. Je me tais, je me tais, je fais comme vous. Promis, je ne suis plus là ! Chuuuuuut…
Le « dandy-puis-je-me-permettre » avait enfin dû déceler mon agacement qui commençait à grimper. Supposition erronée car, passée une dizaine de secondes :
— Puis-je me permettre à présent de vous interroger sur le titre de votre ouvrage ?
— Il n’y en a pas : je n’écris pas.
— Souvent, les auteures comme vous…
Oui, un « dandy-puis-je-me-permettre », un vrai, de premier choix, camouflé dans une tenue urbaine quelconque, armé de sacs de « shooopping » (« comme on aime les nommer »), d’une barbe « trois jours, quatre poils », de la mèche repassée et du chèche froissé juste pour vous entuber. Il existait bien un moyen simple de s’en débarrasser ; une réponse, une répartie :
— Je n’écris pas. Je n’ai jamais écrit. Je n’aime pas ça. Je ne lis même pas. Rien. Ni roman, ni poème, ni ouvrage historique ou sociologique, ni journal, ni magazine, ni blog, ni Facebook… J’ai dit Facebook ? Je déteste les réseaux sociaux. Non, je ne les déteste pas : je ne les connais pas. Si j’avais un Facebook, je n’aurais qu’une seule amie, moi. Je ne vis que pour une passion : le catch. Je suis catcheuse. Catcheuse professionnelle. Si vous voulez, je vous fais une démonstration. Puis-je me permettre ?
— …
Ou alors, il y avait une alternative : la fuite.