PLACE DES VOSGES, MON AMOUR #2

Évidemment, j’ai lâché mon banc.

Je devais repérer un endroit où établir mon nouveau camp sur la Place. Déambulant dans le parc, longeant les allées, j’ai jeté mon dévolu à quelques mètres de la statue de Louis XIII, près des marronniers d’Inde. Je me suis posée debout, en plein milieu, et j’ai observé. En bousculant mes habitudes, le dandy m’avait obligé à changer de point de vue. J’ai tourné sur moi, considéré, non plus les jardins ni les pigeons, mais au-delà de la rue qui longe le square, par-delà les briques rouges et les pierres calcaires blanches des immeubles, et détaillé chaque carreau de fenêtre, chaque balcon, chaque arcade, en quête de qui vivait ici. Qui se cachait. Qui m’épiait. Et là, j’ai vu. Pas tout de suite, pas dès le premier tour : juste après. Rien de perceptible au départ. Mais dans mon champ demeurait la vision d’un bruissement de rideau. Alors, j’ai bougé lentement en travelling jusqu’au point précis où un frisson s’est mis à parcourir mon corps, ce point précis où je l’ai vu, lui. Nos regards se sont touchés. L’espace d’un instant. Une éternité. Pourquoi ai-je baissé les paupières ? Un clignement de cils, il avait disparu. Étourdie par la chaleur, j’aurais raisonnablement dû penser à un mirage. Pourtant, je conservais la persistance de son regard prégnant et ne parvenais à me détacher de cette fenêtre, à présent calfeutrée d’un épais rideau pourpre. Qui était-il ? Que faisait-il ? Je l’imaginais élancé, tourmenté, musicien, sûrement pianiste, jouant un répertoire à la Keith Jarrett au Blue Note de Tokyo, au 606 Club de Londres, au Baiser Salé à Paris…

Mon téléphone sonna. Doucement, je m’extirpai de ma torpeur, revenant avec dépit à la réalité. Le temps me rattrapait : Maya, dont j’avais accepté l’invitation quelques heures plus tôt, m’attendait depuis plusieurs minutes en terrasse, rue de Charonne. Je restai concentrée encore sur l’embrasure obstruée par le velours, puis choisis de rejoindre mon amie, renonçant ainsi à toute chance de croiser à nouveau les yeux sombres. Chaque pas qui m’éloignait de la place déchirait mes membres à coups de lames et enfonçait sous ma peau une armée d’aiguilles paralysantes. Je respirais à peine, sentant mes jambes se décrocher de mon corps, puis mon corps, de mon âme. Je déambulais dans les rues, désarticulée, morcelée, sans ne plus rien déceler : mon être, tel que je l’avais connu, avait cessé d’exister à cet endroit et à cet instant où il m’était apparu. De cet homme, je n’avais reçu qu’un regard, mais je gardais la sensation d’une évidence. Je l’avais rencontré. Il me fallait à présent le trouver.

Maya, fraîche et lumineuse dans sa robe bleu Majorelle, était attablée à l’ombre du platane. Elle me fit signe de la main ; je traversai pour la rejoindre. J’aurais voulu lui raconter la rencontre, les yeux, la beauté, mon évidence, mais une angoisse soudaine et inexpliquée monta de mes tripes, s’empara de ma gorge et siffla jusque dans mes oreilles. Je m’arrêtai net, les yeux rivés sur l’enseigne grisée du restaurant et son platane qui sentait si fort le bonheur. Des explosions. Des cris. De la fumée. Des joies suspendues. Des bonheurs envolés. Et d’un coup : la terreur, le vide, la peur et la mort. J’eus peur. Une peur incontrôlée, d’un autre temps.

— Emie ? Emie ? Oh, Emie ? Ça va ?

Maya me rappelait à la vie. Le bruit strident s’affaiblit et le voile opaque s’évanouit.

— Oui, je… L’espace d’une seconde, j’ai cru qu’il y avait, que tu étais…

— Tout va bien, tu es sûre ? Tu es pâle, comme si tu avais vu un mort. On peut rentrer, si tu veux…

— Oui. Non. En fait, non. Je vais boire un verre, ça ira mieux.

J’ai bu un verre de rosé glacé. Deux, trois, puis je ne sais plus. Et en fait non, cela n’allait pas mieux. Maya me racontait son travail, ses amours, sa vie. Parmi le flot de paroles, je captais parfois quelques mots qui me permettaient d’acquiescer, d’attester physiquement ma présence. Car passé le choc de ces explosions – que j’éprouvais encore au plus profond de ma chair –, mon esprit était retourné se nicher au chaud, place des Vosges. Obsédé. Envoûté.