PLACE DES VOSGES, MON AMOUR #3

Les pigeons s’étaient couchés, laissant place aux cris joyeux des étourneaux. Des amis de Maya nous avaient rejointes. On avait embrassé mes joues, on m’avait souri, posé des questions auxquelles j’avais répondu, certainement. Les pichets de vin s’étaient amoncelés sur la table, au milieu des assiettes de charcuterie et des restes de tzatzíki, houmous et autres tapas. Comme toujours. Puis l’heure vint au changement. Le groupe m’entraîna dans la grande salle, à l’intérieur du restaurant. L’air moite et empesé alourdissait mon état léthargique. Les mouvements d’une foule transpirante me collèrent au comptoir. La musique et le brouhaha ambiants couvraient les bribes d’une conversation que je glanai au passage : « …une boîte où ils passent du Michel Lenormand. » « …trop bien, j’adore ! » « …GÉRARD Lenormand, pas Michel ! ». Quatre demoiselles, épaules dénudées, cheveux relevés, rouges à lèvres affutés, virevoltaient, vivant leur bonheur à gorge déployée. Sur un pilier, une ardoise, avec ces mots inscrits à la craie : « Heures heureuses, 17-21H. La vie est belle, enfin ! ». La légèreté de l’ambiance contrebalançait violemment avec mon état. Le sentiment profond et irrationnel que parmi toute cette joie, ces éclats de rires, certains s’arrêteraient bientôt, ici. Le sentiment profond et viscéral d’une urgence : l’urgence d’aimer, de retrouver ces yeux des Vosges, de les faire miens.

L’impression de vivre détachée de mon corps s’accentuait. La foule m’oppressait, j’étouffais, j’avais soif ; je demandai un verre d’eau. Un homme se faufila dans l’absence de brèche laissée par cette question pour tenter une approche : « Vous savez que mon corps est composé à 95% d’eau ? ». J’esquissai un sourire et me retournai pour couper court à tout espoir. Fuir le réel et m’éclipser dans mes pensées. Au loin perdue dans mon nuage, je reconnus les fragments d’une chanson diffusée en boucle un ou deux étés avant, je ne sais plus. Les paroles s’égrenaient dans ma tête comme ces quignons de pain que l’on émiette pour les jeter aux oiseaux dans les parcs :

…down to paradise, letting the sunlight into my eyes… (« …direction le paradis, la lumière du soleil dans mes yeux… »).

Une bougie posée sur le zinc attira mon regard. À ses côtés, des chips écrasées, quelques ronds humides dessinés par des pintes, un patchwork de serviettes en papier déchirées, et une main. Une main d’homme longue, élégante, agile. Celle d’un musicien. La main se souleva en direction du serveur et une voix grave, douce, ronde, aux contours à peine éraillés, accompagna le geste précis, commandant un verre de Côte du Rhône du Domaine des 5 sens. Cette voix… Intuitivement, je sus. Mes sens s’éveillèrent, ma peau se mit en émoi, prête à accueillir de nouveau le frisson. Je n’osais respirer, bouger. Tout juste inclinai-je mon visage pour mieux voir. Les doigts se déplièrent et portèrent un verre de vin sombre grenat à deux lèvres fines, entrouvertes comme un appel au baiser. Une chaleur glacée monta, m’envahit, figeant mon souffle, mon sang. Je n’osai y croire.

…and it’s crystal clear that I don’t ever want it to end… (« …et ce qui est sûr, c’est que je veux que cela dure toujours… »).

Ma bouche frémit, mon sang circula de nouveau et le rouge s’empara de mes joues. Je levai les yeux à sa bouche quand son regard happa le mien. Le temps s’accéléra : mon esprit réintégra son enveloppe corporelle et tout reprit forme, vie, lumière et beauté.

…keep playing back these fragments of time. Everywhere I go these moments will shine. (« …continuer de rejouer ces fragments de temps. De partout où j’irai, ces moments brilleront. »).

Des mains attrapèrent mes épaules et m’arrachèrent à lui. Ses yeux, sa bouche, ses mains, sa voix éclatèrent en milliers de particules qui se disséminèrent dans l’espace. Je sombrai dans la pénombre pour redescendre ici-bas, où plus rien ne brillait. Dehors, la réalité. Tous m’attendaient : « Enfin, la voilà ! C’est bon cette fois ? On est parti ? ». Pourquoi ne criai-je pas ? Pourquoi ne hurlai-je pas ? Pourquoi ? On m’avait offert la chance de le retrouver ; je l’avais abandonné. Au lieu de courir le rejoindre, je me laissais engloutir et transporter par le groupe, en direction du bar de minuit.