ROBERT – partie 1

Il y a quelques temps, un chauffagiste est venu réviser la chaudière de mon appartement. Certes, rien de bien palpitant. Si vous tombez sur Monsieur Martin, chauffagiste-plombier de père en fils depuis 1930. Mais, si Robert débarque dans votre salon… Robert, c’est un peu celui qui m’a fait prendre conscience des limites de mon ouverture d’esprit ou plutôt, des limites de la liberté individuelle. En gros, Robert aurait largement pu inspirer l’auteur de la maxime : “La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres”. La mienne s’est arrêtée le jour où j’ai rencontré celle de Robert.

Le rendez-vous avec le roi de la flamme étant pris à 14 heures un jeudi, j’attends donc dans mon salon. D’autant que j’ai annulé deux rendez-vous pour avoir l’honneur de rencontrer l’Elvis des tuyaux.

14h10 – Je suis toujours dans mon salon, j’attends.

14h30 – Suis encore dans mon salon, j’attends toujours. En même temps, ce n’est pas comme si j’avais une vie.

14h32 – Mon téléphone sonne. Numéro inconnu. Je décroche.
— Allô Mam’zelle L. ?
— Oui.
— C’est Robert. Robert D. J’dois passer pour votre chaudière. J’suis en bas de chez vous, mais j’trouve pas vot’nom sur l’interphone. (Au son de sa voix, je vous parie trois Carambars que Robert n’a pas bu que de l’eau à midi.)
— Ah ? Vraiment ? Cherchez bien, je vous assure : il y est.
— Ben je cherche Mam’zelle L., je cherche, mais y’a pas. J’suis là, devant chez vous au 52 rue des Marmitons dans le neuvième et…
— Mais enfin, j’habite dans le premier, Monsieur D. ! (Bingo, raboulez vos Carambars.)
— Ah non, non, me dites pas ça ! Et vous êtes sûre ? (Non, attendez, je réfléchis, des fois que j’aurais déménagé et qu’on me l’aurait caché.) Rhô non mais c’est pas vrai, mais c’est pas possible, mais… Ah mais je sais ! Mais quel couillon, mais c’est pas vrai, mais c’est pas possible… Ohlalalala… Mais quel couillon… (Tu l’as déjà dit, ça, Robert.) J’me suis trompé de ligne, dites ! Mais c’est pas possible. Mais j’étais là, y a quoi, dix minutes à peine… j’ai mangé à côté de chez vous, j’y étais…
— Ah…
— Ohlalalala… Ça veut dire qu’il faut que je revienne alors que j’suis dans le neuvième…. Mais c’est pas vrai…
— …
— Et ben j’arrive. Le temps qu’j’arrive, hein ?
— Oui, oui, c’est ça. Je vous attends.

14h40 – Je raccroche. J’attends Robert.

14h41 – Quelque chose me dit que le mythe du beau plombier-chauffagiste, ça n’est qu’un mythe. Que Robert, il doit plus ressembler à Robert Gradou, l’ancien pote de mon tonton René, qu’à Robert Downey Jr.

15h00 – On sonne à l’interphone. Robert aurait-il ENFIN trouvé mon adresse ?

15h01 – Je décroche. “C’est Robert D. Vot’chauffagiste.” (Waouh, trop fort Robert, toi aussi t’auras droit à un Carambar.)

15h02 – On sonne à la porte. J’ouvre. Robert. Ou plutôt devrais-je dire : Ahhhhhh Robert, Robert… 1 mètre 75, 95 kilos tout en grattons et cochonaille, le cheveu luisant et l’œil jaunissant, frais comme un vieux gardon macéré au beaujolais-gitane oublié au soleil, l’odeur avec… Ahhhhhh Robert… Mon intuition avait donc bien raison.
— Ah bah ça y est, j’vous est trouvée Mam’zelle L. Quand j’pense que j’étais là, que j’ai mangé à quoi… cinq minutes de chez vous ! Ben oui vous savez, au p’tit troquet juste en face, là, à côté…. Rhô, comment ça s’appelle c’t’affaire déjà… Le truc dans les nuages… Sous le soleil… Alexandrie sous le soleil… Non, pas ça… Attendez, j’vais trouver…
— Un lundi au soleil, peut-être ?
— Ouais c’est ça, Le lundi au soleil ! Ohlalalalala quelle histoire, mais quelle histoire. Dites, z’auriez pas un verre d’eau ? C’est pour prendre mon médicament parce que c’est qu’j’en tiens une bonne là, ajoute le gardon-beaujolais-gitane en posant SON postérieur suintant le gras-double sur MON canapé ultra-tendance-design-tout-neuf et qui sent(ait) trop bon le propre.
— Euh… oui, bien sûr. (Mais bien sûr Bob. Je peux t’appeler Bob là ? Non parce que vu le degré d’intimité qu’on a atteint en l’espace de cinq minutes même pas, je peux t’affubler d’un petit surnom, hein ?)
— … chlurp, chlurp… merchi… ah mais c’est coquet chez vous !
— Oui. Bon, je vous montre la chaudière Rob… euh Monsieur D.? (Écoute, Bob, t’es bien gentil mais on va pas non plus se taper la causette autour d’un Fervex ! T’as peut-être autre chose à faire du genre, attends… réviser ma chaudière par exemple, non ?)
— Pardon, s’cusez, c’est à cause de c’te grippe là. Mon f…
— Eh bien c’est ici. Je vous laisse, je suis à côté si vous avez besoin de moi.

15h23 – Robert se met au travail, la morve au nez et l’odeur à l’ouvrage.

15h44 – Que je croyais… N’entendant aucun bruit de tôle ou de boulons dévissés depuis dix bonnes minutes, j’entrouvre discrètement la porte pour observer l’olibrius en action.

15h35 – Robert ronfle avec la grâce d’un marcassin couplé à un babouin épileptique sur MON canapé ultra-tendance-design-tout-neuf.
— Monsieur D. ?… Mon-sieur D. ?… MONSIEUR D. ?
— Hein, quoi, comment ? Mam’zelle L. ? C’est vous ? Ah ben me voilà rassuré, j’ai cru qu’il s’était passé que’que chose… M’enfin, mais criez pas comme ça ! Vous savez que vous m’avez fait peur ?!
Mais j’espère bien que je lui ai fait peur au Robert. Encore heureux. C’est la moindre des choses. Non parce que, il ne me semble pas que dans son contrat, il y ait noté un alinéa du type :

“Afin d’optimiser le travail du chauffagiste, tout entretien de chaudière commencera par une sieste en bonne et due forme d’une trentaine de minutes. Pour ce faire, le client devra mettre à la disposition de la personne en charge de l’intervention un lit ou, à défaut, un canapé moelleux et confortable.”

— Bon allez, Rob… Monsieur D. Je vais faire comme si je n’avais rien vu. Par contre, il serait peut-être temps de s’y mettre, vous ne pensez pas ?
— Ouhlala ! La p’tite dame s’énerve ! Ben faut vous détendre, Mam’zelle L. C’était juste une p’tite sieste de rien du tout !
Regard noir façon Kill Bill dans ses plus mauvais jours. Robert semble enfin comprendre.
— Allez, allez, c’est bon, je m’y mets ! Z’inquiétez pas, ch’suis un pro, j’vais vous faire ça en trois minutes top chrono !

16h33 – Après plus d’une heure de “Putain mais c’est quoi cette merde de tuyau !” ou de “J’ten foutrais moi du boulon dans ta citrouille…”, Robert a terminé.
— Bon ben, j’y vais Mam’zelle L. Au plaisir, hein ?!
— Oui, oui, c’est ça, au plaisir, au plaisir…
Au plaisir. Oui, au plaisir de laisser Robert voguer vers d’autres chaudières, abandonnant dans son sillage un doux et léger fumet grailloneux accompagné de mouchoirs mucosés, poudre fervexienne et pshitt entamé.
Ahhhhhhh Robert….