ROBERT – partie 2

Le problème, avec une chaudière, c’est que son entretien a lieu tous les ans. 369 jours après la rencontre mythique avec Robert, j’appelle ‘Chaudière pour tous’, programme un rendez-vous pour onze heures, et croise les doigts en priant Dieu, Sainte Rita et sa grand-mère péruvienne de ne pas tomber encore sur l’Apollon-graillon des tuyaux.

11h00 – Je suis au taquet. De toute façon, m’en fous, Robert ou pas, à 12h30 grand max, je décolle.

11h15 – Un vague sentiment de panique commence à m’envahir. Déjà 15 minutes de retard. Et si c’était lui ?

11h34 – Je suis au fond du gouffre. 34 minutes de retard. À présent, je suis sûre.

11h42 – Suis à genoux dans mon salon. Je prie : “Sainte Rita (et sa grand-mère péruvienne) et Grand Saint Nicolas (pour les chocolats), je vous supplie vous et tous les autres saints de ne pas m’envoyer Robert. Pitié, pitié, pitié, ayez pitié, mon canapé porte encore les traces de son abjecte odeur défaillante…”

11h43 – Heure de vérité : on sonne. Aïe. Je décroche fébrilement l’interphone :
— Oui ?
— Mam’zelle L. ? C’est Robert D. ! Je viens pour vot’chaudière !
—…
Non, non, non, non, non, non, non, non, NON, NON, NON et NON ! Un seul mot, une unique question, une seule interrogation toute petite petite petite, si ridiculement petite me vient à l’esprit : pourquoi ?

11h44 – On sonne à nouveau.
— Ouiiii ?
— Mam’zelle L. ? C’est toujours Robert D. Dites, z’avez oublié de m’ouvrir, alors ch’uis toujours en bas, moi !
Non, Robert, je n’ai pas oublié. Oui, vous êtes toujours en bas. Mais dans deux minutes, vous serez de nouveau dans mon salon, devant ma chaudière. Parce que je n’ai pas le choix. Parce que c’est la vie. Parce que c’est comme ça (Oui, à mes heures perdues, je suis parolière pour Pascal O.).

11h45 – J’ouvre. J’appuie sur le bouton qui déclenche l’ouverture de la porte d’entrée de l’immeuble. Et j’ouvre. La porte d’entrée de l’immeuble. Et celle de mon appartement. Parce qu’après, je sens que je n’aurai plus le courage.

11h48 – “Toc, toc, toc ! Je peux entrer ? Z’allez rire, je m’étais trompé d’étage, j’ai sonné à la porte de vot’voisine qui m’a ouvert et je lui ai dit : “B’jour Mam’zelle L. !” Et elle m’a dit “Non, je ne suis pas Mademoiselle L. !” et je lui ai dit “Ah mais si, vous…”
— Oui, oui, très bien, très bien. Bonjour Monsieur D. La chaudière, c’est par ici (Vous connaissez.), je vous laisse faire. J’ai un rendez-vous important à 14 heures donc, je dois impérativement être partie dans une heure, grand maximum. Je compte sur vous ?
— Et ben, c’que vous êtes stressée vous ! Faut faire du yoga, ça détend. Moi j’en fais pas (Non ? Sans blague.), mais ma cousine Lucie, elle s’y est mis y a deux mois et ben…
Ce qui est rassurant avec Robert, c’est la constance. Il n’a pas bougé d’un iota depuis l’année dernière. Constance dans la palabre vide et incessante. Constance dans l’odeur acide et piquante du fameux mélange gardon-beaujolais-gitane, sa marque de fabrique. Et surtout, constance dans l’art de la procrastination.
“Bien. Alors, sans vous commander, Rob… Monsieur D., je me permets quand même de vous relancer sur le sujet de votre visite, à savoir : la chaudière.”

11h54 – Robert n’est pas content. Il rumine, bougonne et m’envoie un regard jaune vitreux qui me fiche la chair de poule en moins de deux. Mais Robert part enfin à la conquête de la bête métallique. Il est temps pour moi de m’éclipser discrètement : je rêverais de le surveiller, mais je dois me préparer.

11h58 – Petit bruit d’explosion suivi d’un très clair et très distinct “Bordel de merde !”. Non, je ne panique pas. Je suis dans ma salle de bain, le mascara à la main devant mon miroir. Plus un cil ne bouge. Plus un soupir ne sort. Plus un bruit ne m’échappe.

12h01 – Lentement, très lentement, je sors de ma torpeur pour m’approcher de la scène du crime. Robert est à genoux, implorant je ne sais quel dieu, invoquant je ne sais quel saint, d’ailleurs peu m’importe. S’il est à genoux c’est uniquement pour une raison et une seule : il tient entre ses mains l’objet de son meurtre.
— Z’allez rire, Mam’zelle (ou pas), y a une pièce de vot’chaudière qui vient tout juste de m’péter entre mes mains. C’est pas solide ces trucs, j’vous jure, c’est encore du chinois, ça, à coup sûr… Et ben du coup, plus d’eau chaude et plus de chauffage non plus ! Allez, c’est pas tout ça, mais j’dois y aller, moi.
— Vous devez y aller… Vous devez y aller… Vous devez y aller…
— Oui, j’dois y aller.
— Vous devez y aller… Vous devez y aller… (Oui, je suis en boucle, les yeux dans le vide et je fais peur. Enfin je crois).
— Et oh, Mam’zelle L. ! Toc, toc ! Y a quelqu’un ici ?
— Pardon, euh oui, Rob… Monsieur D. Monsieur D., rassurez-moi ! Vous devez y aller parce que vous partez chercher la pièce qui va servir à réparer ma chaudière, c’est bien ça ?
— Ah, non non non non non. Je dois y aller parce que je peux plus rien faire, là.
— Vous ne pouvez plus rien faire… Comment ça, vous ne pouvez plus rien faire ?
— Et ben non, c’est comme ça. Mon collègue vous appellera dans la semaine pour prendre le relais, z’inquiétez pas ! En plus, vous avez vot’ pt’it rendez-vous là ? Voyez, j’ai pas oublié, hein ?
Clin d’œil complice de Robert associé à un tapement de paluche sur mon épaule. Y a pas à dire, j’adore Robert. Je suis fan de Robert. Je rêve de Robert. Oui, je rêve de Robert, mort. Mort étouffé dans son Fervex ou assommé par une chaudière en rut. BOUM. Plus de Robert. Et plus de chaudière ; mais là est bien le problème… Passées ces pensées délicieusement macabres, mon instinct de survie refait surface pour s’adresser au boiler killer :
— Attendez. Attendez. Juste une petite minute. Soyons clairs. Vous venez de me dire que ma chaudière, laquelle jusqu’à présent fonctionnait parfaitement bien, est maintenant cassée. Que plus rien ne fonctionne, ni l’eau chaude, ni le chauffage, ce qui, soit dit en passant, n’est absolument pas gênant puisque nous somme en plein hiver et qu’il fait environ moins dix dehors !
— Rôh, moins 10, moins 10, faudrait pas non plus exagérer Mam’zelle L. Faisait même pas zéro ce matin dans ma nouvelle voiture. À ce propos, j’vous ai dit que j’avais fait une super occas…
— Non mais non mais non mais STOP ! Soyons clairs, Monsieur D. : je m’en cogne de votre nouvelle voiture. Je m’en fous et je m’en contrefous, même. Vous savez quoi, allez-y, montez, grimpez dans votre super occas’, partez maintenant, tout de suite, sur le champ, déguerpissez, dégagez, hors de ma vue, allez… OUSTE ! DEHORS !
— Ohlalalala ! Mais faut pas le prendre comme ça, ma p’tite dame. Savez quoi, j’m’en vais, j’ m’en vais. Regardez, je suis déjà parti ! Mais faut s’détendre que j’vous dis. Du yoga ! Faut faire du yoga ! Si vous voulez, j’vous donne le numéro de ma cousine Luc…
— DEHORS, j’ai dit !
Et, sans aucun scrupule ni aucune once de douceur, je claque ma porte avec virilité et virulence (Ouais, virilité et virulence, rien que ça !) au nez, aux yeux et aux oreilles de Robert scotché et estomaqué.

12h16 – Robert part. Enfin, j’espère.

12h17 – Au moment où, fière de mon geste profondément couillu, je m’apprête à téléphoner à ses pairs, je tombe sur sa boîte à outils, gisant sur mon plancher.

12H18 – Vengeance (et rires sadiques).

12h19 – L’interphone sonne. C’est Robert.
— Pardon, Mam’zelle L. Z’auriez pas vu ma boîte à outils ? J’voudrais pas l’oublier, c’est un modèle dernier cri que j’ai dégoté pas chère grâce à un bon plan de mon copain Martin S. qu’est aussi chauffagiste comme moi. L’auriez pas vue, dites ?
— Si, je l’ai vue Monsieur D.
— Et j’peux vous d’mander où elle est ?
— Oui, vous pouvez, Monsieur D.
— Ben… elle est où ?
— Elle est ici, Monsieur D.
— Ah bah bonne nouvelle, ça ! Et j’peux monter la récupérer, dites ?
— Bien sûr. Je vous ouvre, Monsieur D.

12h20 – Robert est de retour chez moi.
— Toc toc, j’peux entrer ? J’viens pour récupérer ma boîte à outils…
— Oui, oui, je sais. Mais voyez-vous, Monsieur D., ne croyez pas que ce soit si simple. Non, pas si simple, voyez-vous… Je dirais même : impossible, voyez-vous.
— …
— Ah ah ! Ah ah ah ! Ah ah ah AH AH ! (LES fameux rires sadiques.) On fait moins son malin à présent ? Oui, j’ai pris votre boîte à outils en otage, Monsieur D. ! Oui, je l’avoue et je n’en ai pas honte : je l’ai kidnappée ! Kid-na-ppée ! Et vous savez quoi ? Et bien, je ne vous la rendrai pas… Non non non, je ne vous la rendrai pas ! Ah moins que….
— …
— Ah moins que… Ah ah ! Quel suspens insoutenable, n’est-ce pas, Monsieur D.? Suspens, supsens… Ta ta ta… ta ta ta… ta ta ta… TA TA ! (Générique de Mission impossible, mais inutile de vous précisez, vous aviez reconnu.) Ah moins que vous alliez illico chercher la pièce qui manque à ma chaudière pour la réparer prompto ! Presto ! Enfin, tout de suite, quoi !
— Mais s’cusez moi de vous dire ça, mais z’êtes pas bien, ma p’tite dame. Faut pas vous mettre dans tous ces états. Suffisait de d’mander tout à l’heure. J’croyais que vous étiez pressée, moi, sinon…
— Sinon quoi Monsieur D. ? Sinon quoi ? Sinon quoi ? Sinon quoi ? SINON QUOI ? Sinon rien ! Allez, ouste, dehors ! Et que je ne vous revoie que muni de cette fameuse pièce.

12h26 – Robert repart. Pas très fier, mais sans sa boîte à outils.

Contre toute attente, les menaces et autres tentatives mystiques de persuasion finissent par avoir raison de Robert. Il revient miraculeusement, quelques heures plus tard, brandissant la fameuse pièce et l’installe en un rien de temps (comme quoi). Juste assez pour récupérer sa boîte à outils dégotée-pas-chère-grâce-à-un-bon-plan-de-son-copain-Martin-S-qu-est-aussi-chauffagiste-comme-lui.
Ahhhhhhh Robert…